Pendant plusieurs semaines, la journaliste Isabelle Desprez a posé son regard sur Bernay Terres de Normandie dans le cadre de son projet Récit en Série. À travers sa démarche de « journalisme du lien », elle s’est installée en résidence à Fontaine-l’Abbé, à la rencontre des habitants, des associations, des professionnels, des bénévoles et des agents qui font vivre le territoire au quotidien.
Mobilité, aide aux personnes, biodiversité, vie associative… Elle a recueilli des témoignages et raconté des histoires qui illustrent les réalités, les défis mais aussi les solidarités à l’œuvre sur notre territoire. Rencontre.
« Raconter la vraie vie des gens »
Pouvez-vous nous expliquer en quelques mots ce qu’est le « journalisme du lien » ?
Le journalisme du lien, c’est un journalisme « du aller-vers », sur le terrain et sur un temps long. L’objectif est de raconter la vraie vie des gens, loin des clichés et des préjugés, notamment sur la ruralité.
J’essaie de mettre en lumière toutes celles et ceux qui agissent au quotidien pour créer du lien social : une association de gym, une chorale, une épicerie participative, une école communale, un service de transport scolaire, une aide à domicile ou encore des voisins qui s’entraident face à la maladie.
Ces actions sont souvent discrètes alors qu’elles jouent un rôle essentiel dans la vie des habitants. Le journalisme du lien permet de leur redonner de la visibilité et de la reconnaissance, tout en favorisant les rencontres et en luttant contre les sentiments d’isolement ou de fracture.
Une découverte à travers Fontaine-l’Abbé
Comment avez-vous découvert Bernay Terres de Normandie ?
Cette résidence est née d’un partenariat avec l’association InSite, qui développe des projets dans les territoires ruraux et travaille à changer le regard porté sur ces territoires.
L’association accompagnait déjà deux jeunes en service civique à Fontaine-l’Abbé et a répondu à un appel à projets de la Région Normandie consacré à la transition écologique et sociale. C’est dans ce cadre que la résidence a été organisée.
Pour ma part, j’ai découvert l’Intercom Bernay Terres de Normandie à l’occasion d’une balade commentée Natura 2000, qui a constitué l’une de mes premières immersions sur le territoire.
Des rencontres marquantes
Quelles rencontres vous ont le plus marquée ?
C’est toujours difficile de répondre car chaque rencontre est importante à sa manière. J’ai croisé des personnes très investies dans ce qu’elles font, qu’il s’agisse des habitants engagés dans l’épicerie participative Fontaine de Saveurs, des enseignants ou des différents professionnels rencontrés pendant la résidence.
Je suis toujours particulièrement touchée lorsque des personnes acceptent de me confier une part de leur histoire personnelle, notamment lorsqu’il est question de maladie ou de handicap.
Les histoires d’aidants familiaux sont importantes à raconter. Elles concernent énormément de personnes mais restent souvent peu visibles. J’ai d’ailleurs été frappée par le nombre de personnes rencontrées qui étaient confrontées, directement ou indirectement, à ces réalités au quotidien.


Des services essentiels mais souvent invisibles
Qu’avez-vous découvert sur les actions menées pour répondre aux enjeux du quotidien ?
Je trouve que l’on oublie souvent, lorsqu’on parle de transition écologique et sociale, tous les dispositifs et tous les métiers qui œuvrent déjà depuis longtemps dans ce domaine.
Par exemple, on parle rarement des transports scolaires alors qu’ils permettent à des générations de jeunes ruraux de rejoindre chaque jour leur école, leur collège ou leur lycée. C’est un service du quotidien dont on mesure rarement l’importance alors qu’il structure profondément la vie des territoires ruraux.
Même constat pour l’accompagnement des personnes âgées ou isolées. Les associations, les services d’aide à domicile et les collectivités jouent un rôle essentiel dans des territoires confrontés au vieillissement de la population, à la solitude ou à la perte d’autonomie. Qu’il s’agisse de structures comme l’ADMR, des SAAD ou encore des actions portées par l’Intercom, ces dispositifs apportent des réponses concrètes à des besoins quotidiens souvent peu visibles.
Nous avons souvent tendance à concentrer notre regard sur la vie professionnelle et économique. Pourtant, les réalités vécues par les jeunes, les personnes âgées ou les aidants sont tout aussi importantes pour comprendre la vie d’un territoire.
J’ai aussi souhaité mettre en lumière celles et ceux qui œuvrent pour la préservation de la biodiversité. Nous avons parfois tendance à oublier les autres espèces vivantes qui partagent nos territoires. Pourtant, leur protection fait pleinement partie des enjeux de demain.
Un territoire qui fait vivre le lien social
Qu’est-ce qui vous a le plus surprise dans la vie du territoire ?
On entend souvent dire que notre société est devenue très individualiste. Ce n’est pourtant pas ce que j’observe sur le terrain.
À Fontaine-l’Abbé comme ailleurs, j’ai constaté que le besoin de lien social reste très fort. Les gens ne participent pas à une activité uniquement pour l’activité elle-même. Ils viennent aussi pour se retrouver, échanger, partager et faire vivre un collectif.
La dynamique autour de l’épicerie participative en est une bonne illustration. Mais ces projets ne fonctionnent pas seuls. Ils peuvent aussi exister parce que les acteurs publics locaux — communes, Intercom, associations — mettent à disposition des locaux, des équipements, des moyens humains ou financiers qui permettent à ces initiatives de se développer.
« Beaucoup plus de personnes agissent qu’on ne le pense »
Que retenez-vous de Bernay Terres de Normandie ?
Je retiens avant tout qu’il y a beaucoup plus de personnes qu’on ne l’imagine qui œuvrent chaque jour à la transition écologique et sociale : des habitants, des bénévoles, des associations, des coopératives, mais aussi des collectivités et des institutions.
Toutes ces personnes méritent davantage de visibilité et de reconnaissance. D’abord parce que leur engagement est précieux, mais aussi parce qu’il permet de porter un regard plus juste sur notre société.
Cette résidence m’a confortée dans une conviction : pour comprendre un territoire, il faut aller à la rencontre de celles et ceux qui y vivent et y agissent. Il ne faut pas se fier uniquement à ce que l’on voit sur Internet. Les algorithmes et la multiplication des faux contenus donnent souvent une image décourageante et biaisée de notre société.
Sur le terrain, j’observe au contraire de nombreuses personnes qui s’engagent, s’entraident et agissent concrètement pour leur territoire. C’est tout l’enjeu du journalisme du lien : redonner de la visibilité à ces initiatives et à celles et ceux que l’on entend peu, mais qui contribuent pourtant chaque jour à faire vivre nos territoires.
👉 Retrouvez l’ensemble de la série réalisée à Fontaine-l’Abbé sur le site de Récit en Série et découvrez plusieurs reportages consacrés à des thématiques qui font écho aux compétences de l’Intercom Bernay Terres de Normandie : mobilité, accompagnement des habitants, biodiversité ou encore vie associative.
Crédits photo de couverture © Récit en Série – Patrice Nin